Quand je discute avec mes lecteurs, on me fait souvent la remarque : "en fait il parle de nous votre livre". Rien ne me fait plus plaisir. "Lecture urgente" c'est de la SF, mais la SF que j'aime parle de nos sociétés, de leur avenir, de leurs dérives, de leurs espoirs. Je n'ai pas de goût pour une SF totalement déconnectée de nous, ou qui ne nous ferait pas réfléchir sur nous. Je ne me reconnais pas dans les histoires d'elfes et de dragons, et je ne pense pas que j'écrirai jamais dans cette veine-là.

Parlons un peu de trois thèmes de "Lecture urgente" qui sont dans notre actualité :

1. Le réchauffement climatique. Dans "Lecture urgente", Nord et Sud s'affrontent sur fond de réchauffement climatique. La Terre est devenue invivable pour les Peuples du Sud, et le Nord incarne, à tous égards, une sorte d'Eldorado. Bien sûr il y a des controverses sur la gravité du phénomène de réchauffement (avons-nous le recul suffisant pour nous alarmer, la Planète n'a-t-elle pas régulièrement connue des phases longues de glaciation puis de réchauffement ?) et sur le rôle de l'homme dans ce réchauffement (influence des cycles solaires...). Ma conviction, fondée sur les travaux du GIEC notamment, est que : le réchauffement n'est pas douteux ; et qu'il est tout de même difficile de ne pas faire un lien avec i) l'explosion démographique connue par notre Planète depuis un siècle et ii) l'industrialisation massive (et polluante) sur la même période.

(A propos des travaux du GIEC, s'il y a eu des erreurs factuelles nettes - fonte des glaciers de l'Himalaya - et si la transparence et la gouvernance pourraient sans doute être améliorées, je ne crois pas qu'il faille pour autant rejetter en bloc les lourds travaux menés et qui recueillent un large consensus des experts. On peut bien sûr objecter que la caractéristique des experts est de se tromper régulièrement et de manière grégaire, mais je n'adhère pas à ce raisonnement, faute d'arguments convaincants pour aller à l'opposé des conclusions du GIEC).

Je ne crois pas du tout qu'il faille se résigner et dire "on ne peut rien faire pour changer le cours des choses". J'invite à la lecture de Jared Diamond, professeur de géographie en Californie (UCLA) et auteur de l'excellent "Effondrement" sur la manière dont certaines civilisations ont disparu : on peut détruire ou non son environnement, il n'y a pas de fatalité, et ceci est vrai depuis des siècles.

A nous de prendre la mesure du danger actuel pour nos civilisations et corriger le tir à temps, sinon nous finirons par devoir trouver des solutions comme celle des "ciels rouges" que je décris dans "Lecture urgente" pour parer aux rayons solaires (ces solutions de géo-ingénierie sont étudiées de manière très sérieuses par des scientifiques de premier plan).

2. La finance est-elle devenue folle ? Dans "Lecture urgente", les banquiers finissent mal, victimes de la haine de populations révoltées par la dernière spéculation.

J'ai été haut fonctionnaire à Bercy, ai travaillé à la Banque Mondiale, ai été conseiller de trois Ministres des Finances français, je suis aujourd'hui assureur, je crois connaître un peu les questions financières. Mon sentiment est que nous (c'est-à-dire tout le monde, toutes Autorités publiques de tous les pays avancés) avons créé un monstre, aux pouvoirs déstabilisants fantastiques, et que nous ne sommes pas pour le moment capable de le faire rentrer dans sa boite. Nous n'en sommes pas capable peut-être parce que tout simplement il a déjà pris le pouvoir...(thèse de Simon Johnson, ancien Chef Economiste du FMI dans un article paru dans The Atlantic en 2008, "The quiet coup"), ou parce que nous n'osons pas défaire violemment ce que nous avons mis tant d'années à créer (en re-régulant strictement les opérations financières, associées aux idées de globalisation et d'expansion).

Jadis, on nous apprenait que les mouvements des marchés financiers reflétaient la situation des entreprises et des économies. La finance suivait l'économie réelle, elle était un outil à son service. Aujourd'hui, j'ai le sentiment que c'est l'inverse : la finance impose ses rythmes à l'économie réelle, sans doute parce que cette dernière s'est trop clairement placée dans sa main. Il fallait sauver les banques pour sauver l'économie, nous l'avons fait en endettant les Etats massivement. Maintenant il faut se désendetter vite sous peine de ne plus pouvoir se financer...au risque de plomber à nouveau la croissance, donc d'inquiéter à nouveau les marchés financiers...Où est la rationalité, la vision de long terme, la sagesse collective ?

Si l'on veut éviter que les populations désignent les financiers comme les boucs émissaires de la prochaine crise, une réaffirmation de la primauté du politique me paraît ultra-nécessaire, et ce politique doit mettre des grains de sable dans le système financier pour décourager les opérations de pure spéculation.

3. L'affrontement Nord / Sud. Dans "Lecture urgente", Nelson et Wenia s'affrontent, et chacun est dans sa logique. J'ai essayé de montrer que Nelson n'a pas tort de son point de vue. Il a une population à défendre, il n'a pas confiance dans son partenaire potentiel, Wenia, pas confiance non plus dans celui qui pourrait être le "parrain" d'un accord de Paix, le Système universel, donc il n'est pas question pour lui de négocier et de lacher un pouce de terrain.

Il y a bien des conflits dans le Monde aujourd'hui où cette logique implacable est à l'oeuvre. Pour la briser, il faut des hommes d'une vision et d'un courage exceptionnels, dans les deux camps, et une Communauté internationale déterminée à aider les protagonistes "à divorcer" pour reprendre l'expression d'Amos Oz. Nous n'avons que trop rarement un tel alignement.

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