Avez vous lu le dernier Chneiweiss ? Si vous aimez les romans d’espionnage pour le suspense que détend l’action décisive, vous devriez aimer ce meurtre dans l’Eurostar : les appétits des financiers, des militaires et d’autres encore pour une cape d’invisibilité y composent, des couloirs de Bercy aux lounges des grands hôtels, un récit haletant qui déjoue nos hypothèses et nos anticipations. Et si vous ne les aimez pas pour leurs psychologies creuses dans un décor en carton-pâte, vous apprécierez aussi meurtre dans l’Eurostar. En effet, les quatre protagonistes sont loin des personnages convenus du genre : la financière a choisi sa carrière pour échapper à ses origines modestes, et on la saisit dans un moment où elle hésite entre le service désintéressé et la cupidité cynique ; le ministre a certes tout sacrifié à son ascension, mais son narcissisme n’est pas exempt d’un dévouement sincère à l’intérêt général ; le jeune économiste n’a pas perdu son rêve philanthropique même s’il comprend que la banque mondiale est dominée par les logiques d’acteurs ; l’anthropologue se laisse prendre à l’observation de ce petit monde dont elle pensait se détacher avec un sens professionnel blasé qui trouve ses limites… Ces personnages attachants dans leur complexité nous font vivre un moment d’histoire : face à l’aggravation de la crise de la dette, il n’apparaît pas d’autre issue que l’approfondissement de l’union avec l’Allemagne. Arnaud Chneiweiss nous avait préparé à cette idée par son blog sur l’AGEFI : cette fois il la met en pratique dans l’urgence romanesque.

Si vous aimez Arnaud Chneiweiss pour ses articles dans Risques, pour son blog, ou (c’est plus rare) pour la pénétration des notes qu’il a écrites pour les ministres et pour le président, vous apprécierez ce meurtre dans l’Eurostar. Mais si vous n’aimez pas les romans à thèse, vous l’aimerez aussi ! Car ce n’est pas une fiction de roman, composée pour nous faire croire que l’Europe possède un avenir patient, dans l’attente des hommes d’Etat qui le feront advenir. C’est un vrai roman qui se lit… comme un roman. L’auteur a les trucs pour nous retenir : d’emblée la narratrice nous fait visiter les coulisses du pouvoir et de la finance, et on reste. Pas vraiment par politesse, mais pour voir. Ce n’est pas tous les jours qu’on entre librement et qu’on tutoie ceux qui font l’histoire, l’histoire visible de la construction européenne, et l’histoire invisible de la finance et des services. Et puis, on se fait à l’intimité des grands hommes, on s’identifie à ces personnages pas dénués de sincérité, on se laisse prendre par la tension qui monte, on a le sentiment d’assister à quelque chose quand même ! Je pourrais dire « j’y étais ! » Et tandis que s’écrit l’histoire de notre avenir, on veut savoir la fin. Le récit nous emmène alors, à la plage ou dans le RER, à forcer le pas vers le dénouement.

Vous aimez l’horlogerie suisse, celle des montres à complications ? Les romans par lettres ? Les parties d’échecs ? Vous adorerez ce meurtre pour la complexité virtuose de son récit à quatre voix : dès la première lecture, on brûle évidemment de savoir la fin, mais on voudrait aussi prendre le temps de vérifier la cohérence des témoignages, on pense déjà à relire. Et comment se fait-il que chaque nouvelle déposition, au lieu d’apporter un peu de lumière, augmente encore le doute ? Dites-moi, Docteur, est-il raisonnable de se poser des questions existentielles en lisant un thriller d’anticipation ?

A l’heure même où tant de candidats planchaient sur leur bac de philo et tant de profs s’apprêtaient à corriger des kilomètres de fadaises que la SNCF n’aiderait nullement à parcourir, j’avais le sentiment d’être enfin en vacances : le temps d’un meurtre dans l’Eurostar, il se passe enfin quelque chose qui mérite qu’on oublie tout le reste. Vous aussi, prenez le train en marche !

Pierre-Charles Pradier
Département d'économie
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Cnam/ENAss